Histoire de l’énergie renouvelable au Québec – 2ème partie : Les grands défis

Au Québec, l’énergie produite provient en quasi-totalité des énergies renouvelables1. Cette situation a été rendue possible de par la configuration bien particulière de la belle province, mais aussi grâce à des choix politiques forts à partir des années 1960. Les milliers de cours d’eau, les immenses forêts boréales et la grande capacité éolienne qui la composent ont largement pesé en faveur d’une production écologique de son énergie. Nous revenons sur l’histoire de l’énergie renouvelable jusqu’à nos jours.

Deuxième volet de notre série : la seconde phase de la nationalisation de l’électricité, les grands projets et leurs défis.

Les années 1960 et 1970

La Révolution tranquille apporte un second souffle à l’aménagement de l’infrastructure hydro-électrique au Québec. À l’arrivée au pouvoir du gouvernement libéral de Jean Lesage en juin 1960, Hydro-Québec se voit confier le mandat exclusif d’aménager et d’exploiter des rivières qui n’étaient pas encore réservées à des intérêts privés. C’est le début de la seconde phase de la nationalisation de l’électricité.  

1960, le savoir-faire de pointe Québécois et Francophone

À l’exemple de Carillon, une centrale hydroélectrique construite dans la partie sud de l’Outaouais ; la direction des travaux est assignée aux ingénieurs francophones d’Hydro-Québec. Ainsi, un courant de francisation s’empare rapidement du siège social et de tous les chantiers de la société d’État, provoquant le développement du génie-conseil québécois.  

Également, Hydro-Québec aménage le plus ambitieux complexe hydroélectrique de son histoire sur les rivières Manicouagan et aux Outardes. Le projet “Manic-Outardes” avec une puissance estimées de 4 500MW, sera le théâtre d’exploits techniques pour l’époque qui feront rayonner Hydro-Québec sur le plan international. Par exemple, le transport de grandes quantités d’électricité à haute-tension sur de longues distances atteint un record de 735 kV. Non seulement, une première mondiale mais aussi un évènement primordial sans lequel le projet n’aurait pu avoir lieu. En effet, avec une tension inférieure, les pertes en cours de transport auraient été considérables et auraient nécessité l’aménagement de nombreuses autres lignes électriques.  

Le barrage Daniel-Johnson, en 2009.
Source : Archives d’Hydro-Québec

1962 : René Lévesque, un détonateur pour la nationalisation

Le 12 février 1962, René Lévesque alors ministre des Richesses naturelles prononce un discours important qui lancera sa campagne en faveur de la nationalisation. En ouverture de la Semaine nationale de l’électricité, le ministre dépeint la situation au Québec comme « un fouillis invraisemblable et coûteux ». Devant les membres de l’Association de l’industrie électrique du Québec, le ministre condamne les tarifs usuriers de l’électricité ainsi que le manque d’homogénéité d’une région à l’autre face à la tarification et aux investissements nécessaires. Il déplore aussi le dédale des responsabilités entre distributeurs privés, coopératives d’électricité, réseaux municipaux et auto-producteurs. Enfin, il propose de confier à Hydro-Québec le rôle de coordonner le développement des ressources hydrauliques et d’uniformiser les tarifs d’électricité dans tout le Québec.

Réunion secrète et élections générales anticipées

La vision de René Lévesque ne fait pas l’unanimité au sein du cabinet du premier ministre Jean Lesage. Ce dernier réunit son gouvernement lors d’une réunion tenue secrète au camp de pêche du lac à l’Épaule les 4 et 5 Septembre 1962. René Lévesque réussit à convaincre ses collègues du Parti Libéral d’appuyer ses propositions. Au terme de cette réunion, le premier ministre annonce la tenue d’élections anticipées au 14 Novembre afin de proposer aux électeurs québécois la nationalisation des distributeurs privés d’électricité. Avec le thème de campagne « Maîtres chez nous », Jean Lesage est réélu !  

Quelques mois plus tard, son gouvernement lance une Offre Publique d’Achat (OPA) et Hydro-Québec rachète de gré à gré quelques quatre-vingts entreprises : des distributeurs privés, des coopératives d’électricité et des réseaux municipaux.  

Le 1er mai 1963, Hydro-Québec devient l’unique fournisseur d’électricité québécois.  
  

1965 : Un essai nucléaire

Au milieu des années 1960, alors que l’engouement pour le nucléaire est à son comble dans plusieurs pays du monde, Hydro-Québec tente une incursion dans cette filière afin de répondre aux besoins énergétiques du Québec. La compagnie signe une entente avec l’Énergie atomique du Canada Limitée (EACL) pour la construction de la centrale expérimentale de Gentilly-1 (démantelée par la suite), puis de la centrale de Gentilly-2, fermée en 2012 sur la rive sud du fleuve Saint-Laurent, en face de Trois-Rivières. Cependant, les accidents survenus aux centrales nucléaires de Three Mile Island aux États-Unis, en 1979, puis de Tchernobyl, en Ukraine, en 1986 freineront l’enthousiasme face à l’adoption massive de cette filière énergétique. Enfin, un moratoire, édicté en 1980, mettra un coup d’arrêt au développement de nouvelles centrales nucléaires au Québec.  

1971 : Le lancement d’un projet hors-normes

Le 30 Avril 1970, Robert Bourassa prend le pouvoir. Quelques mois plus tard, après la crise d’octobre qui secoue le Québec et un an jour pour jour après son élection, le premier ministre lance son projet du siècle. C’est dans le tumulte politique que Robert-Bourassa donne le feu vert à l’aménagement du plus grand projet hydro-électrique du monde, celui de la Baie-James qui lui permettra d’atteindre son objectif de création de 100 000 nouveaux emplois. Malgré les critiques et l’escalade des coûts, un chantier de la démesure se met en marche sur la grande rivière. Le territoire situé à plus de 1000 kilomètres de Montréal s’étale sur près de 350 000 km2 et en plein cœur de la taïga. C’est un véritable défi sur le plan de la logistique, du financement, de l’environnement, des relations avec les peuples autochtones et des techniques de construction en milieu hostile et éloigné.  

Des difficultés à la mesure du projet

Les difficultés sont à l’échelle de l’ampleur du projet, et à trois reprises, les travaux seront interrompus.   

D’abord en 1974, puisque d’importants incendies de forêt infligent un coup d’arrêt au déroulement de la construction.  

En même temps, l’avancement des chantiers se heurte à l’opposition des communautés des premières nations. Craignant les conséquences néfastes sur leur mode de vie traditionnel, celles-ci contestent avec vigueur le projet de la Baie-James. Les tribunaux leur donnent raison et ordonnent l’arrêt des travaux en novembre 1973. Le gouvernement Bourassa n’a pas d’autres choix que de négocier avec les autochtones. L’issue de cette négociation prévoit de consentir aux communautés des Cris et des Inuits d’importantes sommes d’argent, créer plusieurs réserves protégées et assurer la préservation de leur territoire de chasse et pêche. L’entente historique baptisée “Convention de la Baie James et du Nord Québécois” est signée le 11 novembre 1975.  

Enfin, un grave conflit intersyndical dégénère et donne lieu au saccage du chantier de La Grande-2 le 21 Mars 1974.  

Étalée sur vingt-cinq ans, soit de 1971 à 1996, la réalisation du « projet du siècle » le complexe La Grande a donc connu une histoire tumultueuse.  

Néanmoins, la phase 1 est terminée dans les délais et selon les coûts prévus. En 1979, le barrage et la centrale de La Grande-2 (rebaptisée Robert-Bourassa à la suite du décès de l’ex-premier ministre) sont officiellement inaugurés avec une avance de 6 mois sur l’échéancier, par le premier ministre de l’époque René Lévesque. Par la suite, viendront s’ajouter au parc de production d’Hydro-Québec les centrales de La Grande-3 en juin 1982 et de La Grande-4 en 1984. Une seconde phase du projet, comprenant l’aménagement de quatre centrales supplémentaires, sera construite entre 1987 et 1996.  

À l’assaut du marché américain

Le développement du commerce international de l’électricité entre le Québec et les États-Unis ne survient qu’après le choc pétrolier de 1973. À ce moment-là, le réseau électrique n’est pas suffisamment préparé pour exporter l’électricité produit au Québec. Mais le lancement du projet de la Baie-James change la donne puisque le premier ministre Bourassa a l’intention de financer le complexe hydro-électrique de La Grande notamment grâce à l’exportation d’importantes quantités d’énergie vers les États-Unis. Le développement d’une infrastructure d’échange robuste apparaît crucial ; ainsi Hydro-Québec met en service en 1978 la première grande ligne d’interconnexion à 765 kV reliant les réseaux d’Hydro-Québec et de Power Authority of the State of New York (PASNY). Les deux entreprises acceptent de répondre aux pics de demandes qu’elles connaissent à des époques différentes de l’année. L’accord étant qu’Hydro-Québec exporte de juin à octobre d’importantes quantités d’énergie vers l’État de New York à partir de la centrale de Beauharnois. Durant les mois d’hiver, le réseau américain retourne au Québec une partie ou la totalité de ce que la province exporte en période estivale.  
  

Les années 1980 et 1990

Adaptation à conjecture économique et controverse

Suite au deuxième choc pétrolier (1979), à la saturation de certains marchés de l’électricité et à la récession économique du début des années 1980, la demande d’électricité s’est considérablement ralentie. Ce climat d’incertitude a contraint Hydro-Québec à revoir complètement sa stratégie de développement. La société réduit ses dépenses de fonctionnement. Elle s’efforce de vendre le surplus d’électricité qu’elle anticipait avec la mise en service des puissantes centrales de la Phase 1 du complexe La Grande tout en s’engageant à promouvoir les économies d’énergie. Au début des années 1990, alors que le surplus d’électricité est résorbé, Hydro-Québec relance son programme de construction pour répondre à la demande croissante. En 1987, elle construit la phase 2 du complexe La Grande puis démarre l’aménagement de la centrale Sainte-Marguerite-3 à la fin du 20e siècle. Enfin, elle intensifie ses efforts en faveur de l’efficacité énergétique.  

Hydro-Québec se confrontera aussi à la controverse que suscite certain de ses projets auprès des communauté autochtones et des associations écologistes québécoise et américaines. Le projet Grande-Baleine de 12,6 milliards CAD et d’une puissance annoncée de 3 160 mégawatts fera l’objet de vives contestations avant que le gouvernement Parizeau ne suspende finalement son développement le 18 novembre 1994.  

Crise du verglas

Un travailleur enlève les branches qui sont tombées sur les lignes électriques pendant la tempête de verglas de 1998.
Source : Archives d’Hydro-Québec

La fin des années 90 est marquée par d’importants évènements naturels qui viendront perturber la vie des Québécois. En janvier 1998, une tempête de verglas d’une intensité sans précédent cause la plus grave panne de courant de l’histoire d’Hydro-Québec et endommage une partie importante des réseaux de transport et de distribution. Dans certains cas, les clients sont privés d’électricité pendant quatre semaines. Cette épreuve forcera l’entreprise à mettre en œuvre d’importants travaux pour augmenter la fiabilité du réseau.  

À retrouver dans notre prochain épisode :
Histoire de l’énergie renouvelable au Québec – 3ème partie : Renouvellement. 


Source :

  1. État de l’énergie au Québec. Chaire de gestion du secteur de l’énergie, HEC Montréal. 2021.
    https://energie.hec.ca/wp-content/uploads/2021/02/EEQ2021_web.pdf
  2. Histoire de l’électricité au Québec. Wikipedia.
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Histoire_de_l%27%C3%A9lectricit%C3%A9_au_Qu%C3%A9bec
  3. Histoire de l’électricité au Québec. Chronologie. Hydro-Québec.
    http://www.hydroquebec.com/histoire-electricite-au-quebec/chronologie/
  4. Liste des centrales hydroélectriques au Québec. Wikipedia.
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_centrales_hydro%C3%A9lectriques_au_Qu%C3%A9bec
  5. hydroélectricite.ca. Histoire de l’hydroélectricité au Québec.
    http://www.hydroelectricite.ca/fr/la-genese-de-lexploitation-hydroelectrique-au-canada.php?hasFlash=true&
  6. histoirecanada.ca. L’hydroélectricité : comment le choix de ce type d’énergie a-t-il influencé le développement du Québec. Claude Demers. 2020
    https://www.histoirecanada.ca/consulter/entreprises-et-industrie/l-hydroelectricite-comment-le-choix-de-ce-type-d-energie-a-t-il-influence-le-developpement-du-queb
  7. L’énergie nucléaire au Québec : débats politiques et conflits de représentations, 1963-1996. Stéphane Savard. 2016.
    https://www.erudit.org/fr/revues/haf/2016-v69-n3-haf02449/1035959ar/

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